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PEINTURE: Les paysages changeants de nos espoirs
ARTICLE PARU DANS LE MAURICIEN | 23 APRIL, 2016 - 11:30
La peintre Alix Le Juge propose une nouvelle étape dans ses peintures abstraites méditatives, que les lumières d’estompe du crépuscule ou de l’aube favorisent si bien. Ces moments du jour et de la nuit à la fois, où un phénomène extérieur et supérieur semble soudain modifier notre existence, notre perception et nos sensations, sont de ceux où l’on médite. Alors qu’elle a presque totalement fait disparaître les personnages de ses tableaux, Alix Le Juge s’adresse pourtant à des êtres dotés de parole dans le titre de ce nouveau solo : I know you are there. Les trente tableaux, sans oublier deux vidéos et quelques autres toiles accrochées dans l’atelier de la galerie, sont visibles chez Imaaya, à Phœnix, jusqu’au 13 mai.
Après « La lumière dans la nuit » en 2013, Alix Le Juge poursuit sa démarche qui consiste à cultiver l’espoir dans I know you are there. Pour ces toiles généralement de grand format, dont certaines peuvent clairement être apparentées au ciel, cette pensée pourrait sembler s’adresser à Dieu. Mais les horizons disparaissent dans certaines compositions, les repères paysagers s’abolissent. Les masses et les ombres, l’intimité tranquille qui se dégage de certains tableaux nous renvoie plutôt aux absents, aux aimés qui sont loin. Le peintre transcrit en quelque sorte ces moments où ces absents pourraient devenir si prégnants dans nos pensées, que leur présence deviendrait quasiment palpable.
De manière extrêmement minimaliste et sans aucune accroche narrative, ces tableaux évoquent des moments de vie en tentant de rendre tangible dans un espace abstrait, la sensation qu’ils procurent. Alix Le Juge transcrit aussi dans ses atmosphères lissées et brumeuses le sentiment de régénérescence intérieur que procure le partage physique avec la nature, l’immersion du corps dans les espaces végétaux, des yeux dans les panoramas sans fin, de l’âme dans l’infini du cosmos. Deux vidéos très courtes nous rappellent aussi la fragilité et la beauté des arbres que nous nous devons de préserver si ce n’est sauver de notre récurrente sauvagerie.
L’exposition est ponctuée par de touts petits formats carrés couverts de morceaux de toile à la trame grossière, qui s’effilochent et où une couture de fil rouge tranche avec les bleus gris du fond. Ces lignes rouges qui raccommodent les blessures préfigurent une nouvelle série dans laquelle l’artiste s’est investie récemment. Le visiteur retrouve aussi quatre ou cinq petites aquarelles et même une de ces boîtes, qui enserrent tel un écrin un petit tableau sur bois de 20 cm sur 15.
Dans Suspension, une lumière de lune voilée esquisse des ombres, des rideaux dans l’obscurité. Un reflet ténu laisse deviner le miroir incertain et sombre d’une surface liquide. Ici, comme dans d’autres tableaux où l’horizontalité de l’horizon est encore présente, la réminiscence du paysage du moins dans sa structure se laisse deviner. Mais bien souvent, et particulièrement pour la série qui porte le titre de l’exposition I know you are there, l’artiste brouille les repères, proposant des lignes et formes verticales, sans horizon, où la lumière ne point pas là où on l’attend.
Atmosphères diaprées
Une des caractéristiques frappantes des grands formats est leur caractère changeant selon l’intensité de la lumière et l’endroit où l’on se place face à la toile qui semble diaprée de diverses tonalités. Face à telle ou telle toile, les bleus sombres majoritairement présents ressortent alors que dans une vue de côté, les ocres, les roses et les rouges prennent le dessus et dégagent une toute autre impression. Ces tableaux changent comme le paysage au gré de la lumière et du mouvement. Au fil d’un déplacement comme dans un mouvement de travelling, des ombres et des formes indéfinissables s’esquissent à l’insu de tous, peintre comme regardant.
Sous les Tropiques, les derniers instants du jour et le couchant qui les accompagne frappent par leur rapidité par rapport à d’autres pays qui sous des latitudes différentes offrent des soleils couchants particulièrement lents. Aussi, dans ces derniers instants de lumière naturelle, le ciel qui s’embrase se tache soudain de quelques ombres, une gaze noire modifiant l’ensemble à toute allure. Ces mouvements diaprent le paysage et le ciel d’une multitude de nuances et d’éclats insaisissables, que l’artiste semble ici vouloir fixer sur la toile et rendre éternel, comme les moments précieux et les instants uniques, véritablement constitutifs d’une vie, que l’on n’a pas assez vécus et que l’on revit continuellement en pensée.
Une autre série de petits formats vient nous rappeler que l’artiste a autrefois peint au couteau des tableaux, où la pâte épaisse s’étale ostensiblement. Tout comme les personnages ont déserté les toiles, laissant loisir au visiteur de se fondre dans ces espaces sans passer par un intercesseur, les touches de matière onctueuse et épaisse ont laissé place à de fines couches diluées qui se superposent, au lissé, au fondu et aux effets d’estompe qui adoucissent les contours et font disparaître toute forme de trait ou de dessin. Forever, remains of summer, infinity, hope, prayer… ces pensées susurrées dans les titres entretiennent la flamme de l’espoir, le souhait d’une lumière dans le néant. Le propos et les motifs sont de plus en plus minimalistes, le toucher de plus en plus fin et délicat, et paradoxalement, l’espace semble s’ouvrir véritablement sur de nouvelles dimensions, infinies et spirituelles.
Dominique Bellier
Week-End “Sunlights”, Arts & culture, Dimanche 24 avril 2016
PEINTURE « Alix Le Juge, La lumière désirée »
C’est un irrépressible besoin d’absolue. Peindre pour Alix Le Juge, c’est vivre, capter la lumière. C’est un cheminement dans la nuit, un parcours en dent de scie, mais ancré dans le monde qui l’entoure-le monde artistique, le monde végétal. La nouvelle exposition de l’artiste est visible à la galerie Imaaya, (The Cubicle, Phoenix) jusqu’au 13 mai 2016. « I know you are there » figure la vie imagée, les nuages, les arbres…Chaque toile recommencée convoque la nature pour gagner l’espoir. Poussée par une histoire personnelle et parce qu’elle croit au flamboiement du crépuscule, aux mille vibrations de l’aube qu’Alix Le Juge nous présente une exposition flottante (Somewhere across the distance, Partir loin, Ocean, Infinity X). La vingtaine d’huiles et études à l’aquarelle exécutée par Alix s’articule selon un mouvement lent ; il y a sa propre respiration, ses textes subtils, les heurts aussi. L’Espace pictural oscille entre tristesse et exaltation. L’artiste chérit l’éphémère, la fragilité, la délicatesse des choses. Elle met en place un jeu de forces, un jeu de tons, dit-elle. Mais le précaire, le tremblement, l’imperceptible, l’emportent finalement. Entre la forme et l’informe, Alix Cherche un équilibre. Sa peinture se situe au-delà de l’abstraction et de la figuration. Au de-là du sujet bien démarqué, du concept. Elle opte pour la gamme des bleus pour aller vers l’océan, vers un espace infini, les lieux ou la lumière lui paraissent crue. Ainsi Alix avance dans un déséquilibre et il est difficile d’éclairer cette histoire personnelle, ce corps à corps delà peinture avec l’énigme de la vie et de la mort. Pour captiver l’œil du spectateur, elle offre des plans largement brossé qi se dispersent, s’achèvent en plans largement contrastés. Les tons sont généralement clairs. Dans certaines toiles on passe du trait au vert des arbres. Nous sommes sans cesse pénétrés par la nature.
POINT DE VUE La lumière au pinceau
Cette exposition (grands formats, petits formats, études) est une sorte de synthèse de paysages traversés, imaginaires. Alix Le Juge tend vers un assemblage de formes-couleurs, procède par corrections. Elle œuvre entre transparence et matière, esprit et sensation. Ce qui lui importe est de ne pas étoffer la lumière du tableau. Tout un drame de la vie est là dans le lien avec les lieux clos, protecteurs, affectifs. Tout emprunte un chemin qui indexe la fuite (Partir loin, Last moment of the day…). On jouit de la présence du rose ou d’un azur. Il n’y a rien à chercher plus loin. Les toiles d’Alix parviennent à questionner l’existence et à retenir l’œil.
Norbert Louis
Article sur l’exposition INTERLUDE WEEK-END - dimanche 10 novembre 2019 arts et culture
A la galerie Imaaya Alix Le Juge La douleur transcendée
Alix Le Juge pensait intituler cette exposition en cours à la galerie Imaaya, Phoenix, « En suspension», sans doute pour évoquer une suspension immobile face à la résurgence de souffrances ancrées et cryptées dans la mémoire. Mais sa vision se concentre sur l’intime, sur le sens de sa vie, qui inspire la création au prix d’une mise en tension, d’un corps à corps de la peinture avec l’énigme de la vie et de la mort. Comment une artiste transcende la douleur par l’expression de sa sensibilité ? « Cette collection parle d’une douleur, d’un tourment et une réaction à cela, pour survivre se cacher, se mettre dans une bulle, en suspension Mon travail est souvent entre deux lumières, des ombres ouverts à toutes les possibilités. Ma peinture cherche le monde sans paroles et quelque part cette histoire personnelle « Interlude », est une fois de plus une quête de tout ça ». Déclare Alix Le Juge. Depuis quelques années, Alix Le Juge parcourt des mondes émouvants, parfois éprouvants, les traverse avec sa palette de bleu, gris, entre la forme et l’informe, et donne à voir d’intimes traces de vie, douloureuses, pleines de beauté. La charge d’opacité, d’âme et de silence est immense dans la nouvelle série qu’elle donne à voir à la galerie Imaaya, (The Cubicle, Phoenix) jusqu’au 22 novembre 2019. « Interlude » n’est qu’une transition dans un parcours qui nous fait entendre la profondeur d’un silence rythmé par quelques touches de couleur. L’écho assourdi de l’océan. Alix le surcharge de mystère avec des « emmêlements », rien de défini, du préorganique. Elle travaille avec exaltation ses œuvres jouant entre clair et obscur, jouant avec les zones d’ombres et de lumières qui permettent à l’artiste de mettre à jour une panoplie d’émotions, de ressentis. Avec sa palette principalement composée de bleu, ses intérieurs silencieux, Alix maîtrise sa technique pour créer des prolongements, des renversements, donner à voir le monde dans une lumière différente, une perspective autre. La série qu’elle nous présente révèle en demi-teintes une partie de son univers intime où elle dépeint un monde à son image avec la dimension spirituelle de son cheminement et l’osmose avec la nature. La gamme des bleus lui permet d`aller vers l’océan, vers un espace infini, les lieux de lumières délivrées.
“Interlude/I am swimming in the shadows/I let my soul be carried/by the velvet/waters of evening/as the shadows grow deeper into the lagoon? Gentle tones of twilight, intangible subtle prelude, undefinable in which the suite is unknown/a smoky greyness, trees have a last hug of warmth/as shadows creep up and swallow the day/the sky deepens, the trees slip into the breathing night. I let myself be guided by the world of no words.” (Alix Le Juge)
Point de vue
A corps perdu…Un continuum « 17 h 30/light subdued/my soul is settled/I seek a place to be recollected. » (Interlude, pamphlet.) On y voit la sérénité brisée par la douleur, tache de sang (le sang apposé), dessins, gravures en vibrations. L`opacité règne. La mer immense noie les fonds de chaque toile et il n’y a pas d’île pour trouver la sérénité. Le monde d`Alix Le Juge a pris les couleurs d’une âpre obscurité. Elle y étale de sombres filiations. La douleur laisse filtrer l’essentiel. Ses peintures apportent du sens à la douleur et de l’espoir. Son luminisme dramatique avec les zones d`ombres et de lumière qui sont inscrits dans un moment présent de douleur, met en pause son histoire personnelle et laisse place à une réflexion sur le monde. Tension dans une suspension immobile dont le corps meurtri oscille entre désublimation régressive et figuration charnelle (Interlude, 2 et 4). Un espace de flou aux risques de la disparition. Se perdre plutôt que perdre.
Norbert LOUIS
The Mauritius Pavilion at the 56th Venice Biennale, 2015
Title of the Exhibition: :From One Citizen You Gather an Idea. Participants: Sultana Haukim, Nirmal Hurry, Alix Le Juge, Olga Jürgenson, Helge Leiberg, Krishna Luchoomun, Neermala Luckeenarain, Bik Van Der Pol, Laure Prouvost, Vitaly Pushnitsky, Römer + Römer, Kavinash Thomoo, Tania Antoshina, Djuneid Dulloo Commissioner: pARTage Curators: Alfredo Cramerotti and Olga Jürgenson (Office for Roles & Responsibilities).
PEINTURE : Instants de recueillement et espaces réfléchissants
Article paru dans Le Mauricien | 28 mai, 2013, EXPOSITION “UNE LUMIERE DANS LA NUIT”
L’exposition d’Alix Le Juge s’est achevée vendredi à la galerie Imaaya en laissant le souvenir des lumières intimes que l’on peut certes voir dans la nature à l’aube comme au crépuscule, dans la nuit qui n’est que rarement totalement noire. Mais avec ce travail de la couleur où les contours des formes s’estompent dans la fluidité pour mieux goûter l’effet de la matière et la sensation de l’espace, la lumière devient le véhicule d’un sentiment intérieur dont chaque tableau peut apporter une variante.
Le discours que tient Alix Le Juge sur sa peinture est toujours d’une grande simplicité, mais l’économie des mots dont elle fait preuve semble cacher une quête spirituelle, une expérience mystique certainement plus vaste que ces simples pensées et réflexions sur les variations de la lumière dans la nuit et la quête d’une lueur réconfortante. La substance de cette démarche s’épanouit sur la toile sans que les mots et le discours, ne serait-ce que les titres, y apportent véritablement une qualification à la mesure de ce que l’on peut ressentir dans ces dédales de couleur et de formes.
Si ces titres ouvrent une entrée, donnent une indication, on gagnera à se laisser porter par ce qu’inspire directement ce chant des couleurs, ces coups de pinceaux parfois hachurés et visibles, parfois cotonneux ou subtilement lissés. Ces toiles se pensent et se ressentent, offrant de rares instants de méditation à celui qui voudra bien leur confier son regard et sa sensibilité.
Alix Le Juge semble situer son champ de création dans un vaste entre-deux où l’on pourrait déceler des représentations familières, des évocations de paysages et rivages, où l’abstraction et le travail de la couleur montrent que le propos se situe peut-être moins dans la représentation de l’espace que dans celle de l’instant qui le transforme, de la lumière qui le sculpte, et de l’expérience du regard que l’on portera sur eux. Les formes n’importent ici que par les sentiments qu’elles créent.
Cette expérience du regard, l’artiste l’a concentrée ici sur des moments du jour et de la nuit, où la lumière est plus ou moins présente. En résultent des espaces d’où émergent parfois des formes simples, où les couleurs apportent tantôt de délicates turbulences, tantôt des sensations de douceur ténue et vaporeuse. Parfois le tableau s’en tient à une ligne horizontale où le jour et la nuit se rencontrent, le jaune pâle se mêle au bleu pâle, et tout se joue dans cette jonction et l’étrange luminescence verte et continue qui s’en dégage.
Le structuré et l’organique
Dans cette exposition intitulée Une lumière dans la nuit, on distinguera d’un côté une série plus récente où les bleus particulièrement présents se confrontent à la lumière de manière structurée, dans une juxtaposition de plans contrastés. Ici les lignes sont droites et nettes, les formes anguleuses laissent émerger des volumes cubiques qui suggèrent un univers où l’homme industrieux marque sa présence par l’habitat ou les objets qu’il fabrique. La lumière, blanche et relativement crue, révèle par contraste une émanation qui relève alors de l’immatérialité, une présence puissante et impalpable, un flux énergétique continu.
L’autre partie de cette exposition renvoie plutôt à l’organique, à l’eau, aux matières et éléments naturels, jouant sur l’évanescence et la fluidité et laissant transparaître la lumière de manière plus ténue et subtile. D’un tableau à l’autre, la palette de couleurs est choisie entre la gamme des bleus où l’artiste montre une grande étendue de l’outremer très intense et nocturne aux transparences bleutées, les verts, couleur à laquelle elle a consacré toute une exposition il y a quelques années axée sur le monde végétal ici parfois relevé par le jaune, puis les rouges et marron plus ou moins sombres.
Dans Il y a encore un jour, le rouge sombre laisse apparaître des effets de fumée, des formes vaporeuses et des ambiances brumeuses dont se dégage une très grande douceur. La clarté vient indistincte du fond de la toile, Encore là comme la promesse d’un lendemain. On sent dans ce tableau un geste qui relève de l’estampe paysagère chinoise où le peintre se situe au-dessus des cimes, ou en suspension dans les brumes face aux parois montagneuses. Dans de nombreuses toiles, les surfaces s’ordonnancent plutôt dans une approche horizontale de l’espace, évoquant plus ou moins ostensiblement la structure du paysage à l’occidentale avec sa ligne d’horizon, perspective, ligne de fuite, etc.
L’eau est omniprésente beaucoup de ces travaux et l’entre-deux du jour et de la nuit offre d’infinies possibilités dans le jeu des transparences, des effets moirés, dans les nuances de la turquoise et les verts d’eau… Le titre de l’exposition (Une lumière dans la nuit) qui se réfère à un tableau précis, témoigne plus du point de départ de l’inspiration ou du thème exploré par l’artiste que de l’ensemble des tableaux, puisque nombre d’entre eux affichent si ce n’est une lumière prédominante (Début de jour), du moins de grandes surfaces claires, des chemins où les pensées se promènent en toute quiétude.